La philosophie juive comme guide de vie. Episode 3, Freud

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«J’ai une réponse, j’ai une réponse ! – Qui a la question ?».

Maïmonide, Spinoza, Mendelssohn, Buber, Rosenzweig, Wittgenstein, Levinas, Ouaknin… Quiconque a déjà eu la chance de passer une soirée au Clara, dans la chaleur humide d’un été tel-avivien, avec un mojito entre les mains, sait combien les juifs sont des philosophes nés. Après tout, c’est bien connu, l’intelligence de la discrétion et le sens de l’étude sont copyrightés dans nos gènes. Alors oui d’accord, parfois, un débat sur le prix du mètre carré dans la tour Starck ou sur la rivalité Banana Beach versus Frishman remplace une conversation à propos de l’éthique helléniste ou l’ontologie de l’Autre. Mais qu’importe la métaphysique, pourvu que sous la kippa, le cerveau soit aussi rempli qu’une boite de nuit. Et si la philosophie juive est une manière de comprendre l’existence, au fait ça donne quoi dans la vraie vie ?

 

 

Épisode 3 – Freud ta mère ! (1856-1939)

 

Alors oui, bien sûr, parler de Sigmund Freud dans une chronique, c’est aussi ambitieux et innovant que de dire qu’on a découvert la meilleure adresse de houmous en Israël. Le genre de propos qui fait immédiatement naître un sourire narquois autant que carnassier chez son interlocuteur, prêt à débattre jusqu’au bout du shabbat afin d’imposer SA vérité rapport à l’onctuosité de la purée de pois chiches. Sigmund, c’est un peu le meilleur et le pire de nous-même, le grand-oncle, un peu trop imposant, qui rôde dans le salon de notre pensée alors qu’on ne l’a pas toujours invité. Mais ces jours-ci, où l’on ressent que Malaise dans la culture était un titre sacrément bien inspiré, on aimerait qu’il s’immisce dans notre inconscient pour nous livrer deux ou trois tweets histoire de nous rappeler, dans la confusion qui nous entoure, que l’ironie juive est quand même le plus joli des pieds de nez.

 

 

C’est dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, ouvrage qu’il publie en 1905, que Sigmund décide de s’encanailler en allant du côté de l’humour juif. Trêve d’Oedipe et de surmoi materné, au cœur de ses pages, le rire devient avant tout un phénomène psychique déterminé par la levée d’une inhibition. Le rire juif est donc dans son fondement, une irrévérence, un doigt d’honneur à la réalité, celui qui modifie la trajectoire du sens, qui décale les signifiants et les signifiés, celui qui fait travailler les abdos mieux qu’une vibration de Power Plate, et plisser sensuellement le creux des joues plus efficacement qu’un lifting à l’Hôpital Américain. Et à travers ce rire un peu bancal, à travers ce fuck off au drame de la quotidienneté, c’est le witz que le barbu cherche à définir. Traduit souvent par «mot d’esprit», le witz partage avec le blitz guerrier la fulgurance de l’éclair : le truc qui fait marrer parce qu’on ne l’attendait pas. Il qualifie l’anecdote ou le récit amusant, la pointe d’humour pour raconter la loose du samedi chez Ikea, le quinzième JDate foiré ou pire encore, le lapsus pendant le kaddish de Boube. Le witz est ce quelque chose de pas très net et de vraiment déglingué, qui se retrouve dans le vent balayant le shtetl ou dans la salle obscure d’un café à Brooklyn, Deauville, Tel-Aviv ou Varsovie, cet élan génial qui nous ferait penser que Jude Law est moins érotique que Woody Allen. Le witz, c’est précisément le rire du contraste, du décalage, de l’interdit, car puisque la vie est absurde, autant être raccord, et l’être aussi.

 

 

Joseph Goebbels, pertinent Ministre de l’Éducation du peuple et de la propagande du IIIe Reich dira : « L’humour est juif, voilà une bonne raison de le bannir de la société ! ». Car oui, l’amour de la déraison et le sens de l’insensé nous font forcément évoluer dans un joyeux bordel, que certains jaloux ont du mal à supporter. L’humour juif est provoqué par l’incompréhension logique, l’interprétation déraisonnable, et s’aborde comme un manuel de savoir-vivre à la sauce punk. C’est la fascination pour la vérité ivre, dit Sigmund, pour le dogme un peu trop easy qu’il faut transgresser, pour le rabbin qu’il dit qu’il va à Cracovie et non à Lodz, alors qu’il va vraiment à Cracovie et que son pote le croit aussi. Freud montre que le witz explore et expérimente les frontières du sens et du non-sens, et donc celles de la vérité et de la fausseté. Envoyer balader la logique, c’est obliger l’interlocuteur à ne pas marcher sur ses deux pieds, à s’inscrire en différence et imposer sa trace en refusant les règles et l’ennui convenu des discours déjà trop entendus. C’est s’éloigner d’un système, qui anti ou non, fonctionne sur des ressorts déjà un peu trop datés pour faire réellement rire et étonner.

 

Le witz, c’est l’histoire d’un belge, c’est l’histoire d’une blonde, c’est l’histoire d’un rabbin, c’est l’histoire de Joseph Goebbels, Kanye West, ou Judd Appatow. C’est une histoire qu’on raconte à Paris, Brooklyn, Tel-Aviv, Deauville ou Varsovie. C’est l’histoire d’un couscous à la carpe farcie ou d’une kippa Nike. Peu importe, pour tonton Sigmund, c’est l’histoire de tous ceux qui on écrit un commentaire, en marge du texte, en marge de la vie, et qui ne se sont pas gaufrés dans la haine de leurs facilités. C’est le rire joyeux et désespéré, joyeux parce que sacrément désespéré, le rire de l’intelligence de n’être pas dupe, ni de soi, ni des autres. Le rire que Dieu ne nous pas, à tous, donné. Parfois, les grands-oncles sont bien utiles pour nous rappeler deux ou trois vérités, fussent-elles les plus barrées.

 

Marie R.

Lire l’épisode 1 de La philosophie juive comme guide de vie, Spinoza

Lire l’épisode 2 de La philosophie juive comme guide de vie, Maïmonide

© photos : DR

Article publié le 31 janvier 2014. Tous droits de reproduction et de représentation réservés © 2017 Jewpop

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